Ecrit par Thomas Maschler, Benjamin Kessler et Sarah Alix Mann

Eclairage de Global Forest Watch : Une perte inattendue du couvert forestier dans la région orientale du Cameroun

Mbitom, une zone se trouvant dans la région orientale du Cameroun, est sujet à une perte inexpliquée de son couvert forestier. Entre 2001 et 2013, plus de 5.000 hectares de surface boisée ont disparu dans la zone (illustrée ici en rose) et il est prévu que ce chiffre continue à augmenter.

À l’aide de la plateforme Global Forest Watch (GFW), on peut observer que la zone en question ne comprend ni plantations agro-industrielles, ni exploitations minières, ni concessions forestières qui pourraient être à l’origine de cette situation.

Dans le but d’identifier les causes de cette perte, l’équipe de GFW au Cameroun est partie enquêter dans les forêts de Mbitom. L’équipe a été accompagnée par le Centre Technique de la Forêt Communale – Cameroun, une organisation camerounaise soutenant le développement des forêts communales, ainsi que par Roland Ndifor, journaliste au Cameroun.

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GFW enquête sur les facteurs potentiels

L’équipe avait plusieurs hypothèses pouvant expliquer les raisons de la déforestation.

L’une des théories avancées incriminait une pratique ancienne de récolte des fruits dans la région. De nombreux agriculteurs avaient autrefois l’habitude de couper les arbres pour récolter leurs fruits au lieu de les cueillir directement, ce qui donnait lieu à une perte injustifiée du couvert forestier. Les entretiens menés avec des agriculteurs de la région ont cependant confirmé que cette méthode tombée en désuétude n’était pratiquement plus utilisée.

La seconde hypothèse concernait le chemin de fer traversant Mbitom. Exploitée par CAMRAIL, une société ferroviaire de premier plan, la ligne de chemin de fer traverse directement le centre de la zone étudiée. L’équipe a donc supposé que le bois pouvait être illégalement exploité dans cette zone, puis transporter par voie ferroviaire. Or, CAMRAIL a conclu un contrat légal avec le gouvernement camerounais où il s’engage à ne transporter aucun produit forestier illégal sur ses voies.

Les agriculteurs de la région ont confirmé que CAMRAIL respecte en effet les dispositions de ce contrat, invalidant du même coup la deuxième hypothèse. Il a donc fallu chercher ailleurs la cause fondamentale de cette déforestation.

Données obtenues dans le cadre de l’enquête géologique américaine.

Le chemin de fer facilite le transport dans la région

Après avoir visité Mbitom, l’équipe de GFW a pu clairement observer que le chemin de fer favorisait considérablement les mouvements à travers la forêt qui autrement n’offrirait que des sentiers étroits. La voie ferrée sert également de voie piétonne pour les agriculteurs qui émigrent vers les forêts éloignées de Mbitom en circulant à pied le long des rails. Les terres fertiles et à bas prix en font des zones propices pour de nouvelles productions agricoles.

Le chemin de fer fournit également une voie continue vers les marchés au nord et sud de Mbitom, permettant aux habitants de la région de transporter leurs récoltes vers les marchés où la demande et les bénéfices sont plus élevés. Ces perspectives ont attiré de nombreux agriculteurs vers la région dont les forêts environnantes sont désormais soumises à une pression accrue.

train_station_bestPhoto by Roland Ndifor.

La baisse des rendements provoque une expansion agricole préjudiciable

Bien que les terres de cette région soient fertiles au début, la culture des variétés à forte demande sans apport en engrais appropriés ou pendant les périodes de jachère entraînent une perte rapide des nutriments. De ce fait, les agriculteurs et les travailleurs saisonniers qui se déplacent vers les forêts éloignées de Mbitom pratiquent souvent un système de culture alternée, pénétrant plus profondément dans la forêt et déboisant les terres adjacentes une fois que la productivité de leurs propres terrains a diminué. Une telle pratique agricole lourde de conséquences ne tient pas compte de la possibilité de cultiver de façon durable les parcelles qui sont déjà disponibles et utilisées.

L’abondance actuelle des zones forestières intactes pousse malheureusement les agriculteurs à défricher de nouveaux terrains en vue de maintenir, à moindre coût, le niveau de production des cultures à forte demande, plutôt que d’investir dans des pratiques agricoles plus durables. En l’absence d’intervention, la perte du couvert forestier à Mbitom gagnera à terme toute la région.

new_growthPhoto by Duclaire Mbouna.

L’agriculture itinérante sur brûlis accélère la perte du couvert forestier

L’agriculture itinérante sur brûlis à travers laquelle une grande partie des terres est défrichée pour les cultures facilite l’expansion agricole et la perte du couvert forestier. Alors qu’en 2001 à peine 174 hectares de terrains boisés à Mbitom étaient défrichés pour l’agriculture, l’arrivée rapide des agriculteurs dans la zone par le biais du transport ferroviaire a fait grimper ce chiffre de manière importante. En 2012, presque 1.800 hectares de forêt étaient perdus, et il n’y a aucun signe quant au ralentissement de cette tendance.

Bien qu’un écosystème ait la capacité de résilience après une opération de brûlis, il a besoin de temps pour y parvenir, parfois plus d’un siècle. La détérioration des sols, ajoutée à l’abandon systématique des terres dépouillées de toutes leurs substances nutritives donne lieu à une exploitation agricole inefficace soldée par la déforestation généralisée.

D’autres pratiques agricoles peuvent être de meilleur usage pour les sols,  notamment en utilisant des engrais issus de déchets animaux et de meilleures pratiques de rotation des cultures. Il est cependant difficile d’assurer la rentabilité économique de telles pratiques, car les agriculteurs sont très pauvres. Certains agriculteurs ne cultivent pas plus de deux hectares par saison en utilisant la méthode du brûlis. Cette activité réalisée manuellement pour l’essentiel, constitue la seule source de revenu pour beaucoup de ces agriculteurs émigrés, dont un grand nombre sont des femmes.

two_womenPhoto by Duclaire Mbouna.

Les lacunes du système juridique compromettent aux intérêts de conservation

La facilité de transport assurée par le chemin de fer semble être le principal facteur de l’augmentation des activités dans cette région forestière auparavant inaccessible. Dans cette région isolée et hors des champs d’attention, le défrichement anarchique pourrait se poursuivre sans contrôle.

Les conflits entre les lois régionales régissant l’exploitation agricole contribuent eux aussi une mauvaise utilisation des terres et de conservation. Par exemple, si une personne défriche un terrain et peut prouver qu’elle le cultive pour générer un revenu, elle peut légalement le revendiquer comme lui appartenant. Or, les lois de conservation interdisent toutes les ventes de bois provenant de la forêt. Les agriculteurs défrichent donc les terres qu’ils convoitent en brûlant et en se débarrassant d’arbres dont le bois aurait pu être vendu pour compléter leurs revenus.

De telles lacunes juridiques nuisent aux efforts de préservation des forêts de Mbitom. Des droits d’exploitation forestière sélectifs pourraient valoriser la forêt et atténuer l’impact des cultures à forte demande en favorisant la gestion durable des forêts et des terres agricoles.

slash_and_burn_4Photo by Duclaire Mbouna.

Opportunités pour l’amélioration de la situation

Pour pouvoir améliorer la question de la déforestation effrénée à Mbitom, il convient de répondre à plusieurs besoins.

Le premier d’entre eux consiste à faciliter la planification de l’utilisation des terres de manière à concilier l’aspect de conservation des forêts avec les objectifs de développement socio-économique. Il est possible d’y parvenir en appliquant des méthodes agricoles durables et des systèmes de forêts communautaires et communales afin d’accorder aux habitants l’accès légal aux ressources forestières. Il convient également d’améliorer la communication avec la population croissante de la région sur l’intérêt de maintenir un écosystème forestier en bonne santé.  Suite à cette enquête, le Centre Technique de la Forêt Communale Cameroun a commencé à travailler avec les communautés locales afin d’établir une forêt communale dans la zone, et il étudie la possibilité de planifier l’utilisation des terres et d’accorder des certifications d’utilisation durable du bois.

Si des mesures visant à ralentir la perte du couvert forestier à Mbitom ne sont pas prises rapidement, l’environnement subira probablement des dégâts irréparables, et l’écosystème endommagé ne sera pas en mesure de se rétablir pleinement. En revanche, avec une planification plus efficace et le soutien local au contrôle des ressources naturelles, les habitants de Mbitom pourront conserver leurs forêts et leurs bénéfices.

timber_transportPhoto by Duclaire Mbouna.

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